Extrait

Le 10 juillet rue St-Denis, Montréal — La croisée des chemins

La nuit sur la terrasse du bar le St-Sulpice commençait à se faire plus fraîche en cette soirée interminable. Bernise scruta sa montre discrètement. Julia l’avait encore laissée seule à une table avec des gens dont elle ne connaissait ni les visages, ni les noms.

La rue roucoulait de jeunes étudiants un peu ivres qui déambulaient bras dessus, bras dessous en quête de leur prochain arrêt pour un autre verre ou mieux, un autre flirt. Bernise les observait avec envie, se demandant si elle avait déjà flirté. Cherchant dans sa mémoire, elle dut admettre qu’elle ne savait même pas comment faire.

Julia lui avait promis qu’elles ne resteraient que pour une sangria, le temps de rencontrer Jeannette Plouffe, sa collègue de travail. Voilà que sa boisson commençait à prendre du vieux tellement elle la buvait lentement.

Elle voulait prendre contact avec cette femme, puis s’en aller. Dans sa distraction, elle sentit une main masculine sur son épaule, une haleine d’alcool près de sa joue. Ça empestait le scotch de mauvaise qualité. Se retournant, elle vit une physionomie basanée, des yeux noirs qui couvraient de convoitise son visage délicat.

— Salut, t’es bien jolie…

Elle recula d’instinct, attrapant à tout hasard la première chose que ses doigts touchèrent, le bras solide de son voisin. Elle sentit sa veste angora rose glisser vers le sol. Tentant d’ignorer l’intrus, elle regarda au pied de sa chaise. L’homme à ses côtés, qui ne lui avait pas adressé un mot de la soirée, se leva brusquement, dominant l’importun de toute sa hauteur. Ce dernier plissa ses yeux obscurs, se hasardant à le provoquer, sa poigne, toujours sur l’épaule de la jeune femme, resserrant son étreinte.

C’est là qu’elle vit les traits de Maxime Grondin, son héros de fortune, pour la première fois. Il la scruta du regard. Elle secoua vivement la tête. « Non, je ne le connais pas », sembla-t-elle dire. L’envahisseur n’eut pas le temps d’insister, il était déjà repoussé jusqu’à la rue par la seule volonté de son adversaire improvisé, celui-ci incontestablement plus fort.

Le nouvel allié spontané de Bernise était un homme vigoureux, sûr de lui. Ses cheveux bruns ainsi que son nez droit lui donnaient un air d’acteur de cinéma, pourtant, il y avait quelque chose de dur dans ses traits. Elle le connaissait de nom, Julia lui ayant un jour mis sa photo sous les yeux. « Regarde comme il est beau ! C’est l’ami de Tom ! » C’était un article de journal titrant « Les Entreprises Grondin inc. ont amassé dix mille dollars pour les enfants cancéreux, deux hommes posaient avec trois bambins chétifs et chauves, tenant une reproduction très grand format du chèque. »

De retour à la table, Max s’appliqua à faire glisser la veste de la jeune femme sur son dossier. Chacun à son bavardage complaisant, les autres convives n’avaient pas remarqué la scène. Le portable de Bernise vibra.

— Un message important ? lui demanda Max, ignorant délibérément la dernière envolée passionnée de son frère sur l’économie américaine qui tombait en crise.

Bernise colla son téléphone contre sa poitrine. C’était Julia qui la textait, elle l’attendait près de la sortie.

— Oui, mentit-elle, je dois partir. Merci de m’avoir débarrassée de ce… cet… individu.

— De rien… C’est la moindre des choses.

Bernise se leva d’un bond, s’excusa d’emblée et se fraya un chemin parmi les convives. Elle fit le tour de la table pour glisser sa carte professionnelle à Jeannette Plouffe qui était en grande conversation sur le désastre laissé par George W. Bush. Jeannette lui adressa un clin d’œil sans interrompre son discours. Bernise marcha d’un pas plus ou moins assuré jusqu’à Julia.

Maxime Grondin suivait derrière. Pour un peu, Bernise se serait demandé s’il l’avait attendue.

***

Le 10 juillet, rue Rozel, Pointe-St-Charles, Sophie Bertrand alias Coraline

Une heure plus tôt, dans son appartement, Sophie Bertrand avait revêtu sa seule robe estivale. Elle soupira. Son alter ego « Coraline » avait plus de cran qu’elle. Tant qu’elle était demeurée cachée derrière les mots qu’elle tapait dans le silence de sa chambre sur un clavier moins menaçant qu’un homme en chair et en os, elle s’était sentie en sécurité.

Ce soir-là, c’était une tout autre situation. Elle devait affronter sa propre éloquence, ce flirt qu’elle nourrissait avec « Cavalier34 » depuis des semaines, ainsi que les attentes qu’elle avait créées. Elle n’aurait pas dû amplifier la hardiesse de sa personnalité qui était dans les faits, fort timide.

Trop douée pour la prose, Sophie s’était donné des allures de femme du monde, misant, pour parfaire son histoire, sur son passé d’artiste presque accomplie. Même la photo qu’elle avait partagée avec lui était truffée d’illusion. Oh ! il s’agissait bien de son visage, elle était facilement reconnaissable. Aucunement truquée, c’en était cependant une de son ancienne vie, faite par un photographe professionnel, alors qu’elle osait encore espérer la gloire. Sa vie et son apparence étaient totalement à l’opposé, désormais. La femme qu’elle incarnait aujourd’hui cherchait l’ombre.

Pour un flirt innocent, elle avait réinventé la Sophie qu’elle avait été sur Broadway. Trop tard, il faudrait maintenant jouer le rôle. Le temps d’une soirée, du moins. Assumer cette facette de sa personnalité était pour elle un défi brise-cœur. De fortes émotions contradictoires remontaient à la surface, lui donnant à la fois envie de revivre l’euphorie de la performance, de la reconnaissance, mais aussi la douleur, les blessures, les affres de ce milieu de requins sans scrupules, la déchéance morale. Lentement, elle avait fait quelques pas dans la bonne direction. Jouer le jeu avec un inconnu pourrait être libérateur, ou dévastateur. Malgré tout, elle s’était sentie poussée à prendre le risque.

Elle était arrivée huit minutes après l’heure convenue. C’était une de ses règles d’or. On ne se présente jamais à l’avance, ni pile-poil. Une des seules habitudes de « diva » qu’elle avait conservées, cette façon de se laisser désirer.

Ce fut donc à vingt heures huit minutes que Sophie gara sa vieille Accent bleue sur la rue St-Denis. Elle fouilla les bas fonds de son sac, trouvant avec soulagement quelques pièces pour le parcomètre, puis elle entra au Pub Paris-Londres-Berlin les lèvres serrées de façon à s’assurer que son gloss était toujours en place.

Elle fit des yeux le tour de la salle. « C’est horrible ! », pensa-t-elle. Elle était arrivée avant lui. Si elle n’avait pas été aussi curieuse, elle aurait vite fait de tourner les talons pour prendre la poudre d’escampette. Ce Cavalier34 serait intéressant. Elle l’avait senti en survolant ses messages sur le Réseau Contact. Sa photo avait fait pétiller son esprit. Grand, athlétique, entrepreneur… et brillant. Cela, elle le savait par les longues missives interposées qu’ils avaient échangées. Cet homme était capable de s’exprimer. À le lire, il avait vécu cent vies en une seule.

Pour l’instant, Cavalier34 demeurait introuvable. Assise à la table près du bar, la jeune femme fit signe au serveur d’attendre avant de prendre sa commande. Au fond d’elle-même, elle espérait qu’il ne se montrerait pas.

Vingt heures quatorze.

Vingt heures seize. Sophie saisit son sac, puis se dirigea vers la sortie, soulagée.

***

Max Grondin ferma les yeux quelques secondes, inspirant l’air de la rue St-Denis. L’odeur d’asphalte chaude se mêlait à celle de la sangria et des phéromones émanant des dizaines de mondains qui discutaient autour de lui.

Il faisait face à un dilemme. Poursuivre la demoiselle timide prénommée Bernise, ou honorer son rendez-vous avec celle qui se faisait appeler Coraline.

Il n’était pas homme à revenir sur sa parole. Seulement, il était en retard, et Coraline méritait mieux qu’un retardataire qui s’émouvait sur une autre femme tout juste avant de la rencontrer. Selon ce qu’il avait retenu de leurs échanges par courriels, c’était une personnalité impressionnante, professionnelle des arts de la scène, facile à décevoir. Une diva, rien de moins !

Il dut se concentrer pour ne pas se laisser détourner par cette fille aux yeux de chat qui avait pris la poudre d’escampette avant qu’il n’ait pu lui demander ses coordonnées. Voilà où ça menait, de jouer les héros avec les inconnues.

Il se retrouva seul au Pub Paris-Londres-Berlin. Comme il l’avait anticipé, Coraline ne l’avait pas attendu. Il patienta tout de même trois minutes avant de reprendre la route vers L’Île-Bizard, chez lui.

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